Mary et Max : Adam ELLIOT

Il est bien loin le temps où le cinéma d’animation était destiné uniquement à nos chères petites têtes blondes. Depuis quelques années, en effet, les réalisateurs essaient de toucher un public de plus en plus large à un point tel que ce sont maintenant les parents qui demandent à leurs enfants de les accompagner au cinéma voir le dernier Pixar. Si la plupart des productions actuelles s’adressent à une large audience, ce Mary et Max. est à réserver au minimum à de jeunes adolescents.

Cette petite merveille d’animation en stop motion met en scène deux correspondants singuliers (Mary, une jeune australienne grassouillette et mal dans sa peau et Max, Juif new-yorkais de 44 ans obèse et complètement angoissé) qui, tout au long de leur échange épistolaire, vont partager leurs malheurs et leur solitude.

Mary et Max. n’a donc rien d’un conte de fées et si l’humour noir qui traverse le film amène une touche de légèreté bienvenue, l’ensemble donne plutôt dans la psychanalyse sociale et contemporaine des plus amères.

Si les petites merveilles des studios Aardman étalent leurs couleurs chatoyantes, ici tout est gris et terne, transpire l’inconfort et le mal de vivre. Et si la réalisation est de grande qualité, elle ne fait jamais étalage de ses prouesses, dirigeant même ses personnages en pâte à modeler avec une lenteur inhabituelle. Celle-ci ne rend pas l’histoire arythmique, au contraire elle donne une impression quasi physique que le temps – inexorablement – s’écoule.

Partiellement autobiographique, Mary et Max. avec ses personnages complètement barrés, sa narration audacieuse et sa mise en scène impeccable laisse présager un futur prometteur aux artisans de l’animation.

Adam ELLIOT : « Mary et Max. »

(Australie, 2009)

DVD et Blu ray VM2346


Femmes femmes : Paul VECCHIALI

Dévisagé par les regards inquisiteurs ou langoureux des Dietrich, Garbo et autres Morgan épinglés sur les murs d’un appartement parisien, le spectateur s’invite au beau milieu d’une tragi-comédie à laquelle se livrent deux femmes d’âge mûr.

Hélène Surgère et Sonia Saviange étalent leurs manières autant que leur déchéance, discutaillent durant de longs plans-séquences entre deux chansons ou deux coupes de champagne. Si l’une se veut plutôt lucide sur leur sort, l’autre maintient un semblant d’espoir et d’illusions. Le tragique s’oppose au comique comme l’appartement lui-même se veut partagé entre l’ombre et la lumière (sous l’œillade funeste du cimetière Montparnasse). Sans aucune amertume ni cruauté, ces carrière ratées n’étalent aucun pathos induit par un quelconque passéisme plombant. Vecchiali aime trop ses actrices pour les accabler ou les noyer sous de chaudes larmes. Point de chant du cygne donc, mais plutôt un cri du cœur empli d’empathie et d’amour.

Véritable film dans le film, Femmes femmes relève de multiples genres tout en aspirant le spectateur dans sa propre dimension à la fois infinie et utopique.

Ni militant (le film se veut implicitement associable) ni commercial, ce troisième long métrage de Paul Vecchali garde en lui cette intemporalité dont peuvent s’enorgueillir les plus grands chefs-d’œuvre.

Lors de sa projection au Festival de Venise en 1974, Pier Paolo Pasolini tombera sous le charme du film et de ses deux actrices. Il les embauchera d’ailleurs pour tourner dans son célèbre Salo ou les 120 journées de Sodome où elles rejoueront une scène de Femmes femmes. Reconnaissant par ailleurs le savoir-faire de Vecchiali, le cinéaste transalpin lui proposera même de co-réaliser un film ensemble. Ce projet ne se fera hélas jamais, Pasolini décédant tragiquement quelques années plus tard.

Si les réalisations suivantes de Vecchiali varieront en qualité, elles seront toujours marquées par les mêmes préoccupations formelles (importance de l’espace) et subjectives (les passions, la sexualité,…) qui ont érigé ce film au rang des chefs-d’œuvre.

Paul VECCHIALI : « Femmes femmes »

(France, 1974)

VF0446

Michaël Avenia

Boy A

Jack sort de prison alors qu’il y a passé toute son adolescence. Enfant, il a tué une jeune fille; un fait divers tragique qui a marqué l’Angleterre. Une chance s’offre à lui, celle d’un nouveau départ, celle d’une nouvelle vie. Mais il doit changer de nom et se créer un passé « respectable ». Un assistant social l’accompagne, Terry. Il lui trouve une maison, un travail. Mais Jack a l’impression de tricher, de mentir car il ne peut révéler à ses collègues ou amis, et à la fille dont il tombe amoureux, la vraie nature de son passé…

Librement inspiré d’un fait divers tragique, Boy A aborde le thème très difficile de la rédemption, le pardon des autres mais aussi à soi-même,  sans tomber dans le pathologique et dans le bon sentiment à deux sous.

John Crowley aborde aussi un autre thème casse-gueule, celui de  l’environnement  familial et de son influence sur le comportement.

Ce film est une réussite tant au point de vue visuel, narratif et  émotionnel.

BOY A

John CROWLEY

VO AN st.FR. Durée :100′.
HOME SCREEN, 2007, Grande-Bretagne.

Thierry Moutoy

Le monde vivant : Eugène GREEN

Eugène GREEN : « Le monde vivant »

(France/Belgique, 2003)

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S’inspirant très librement des chansons de gestes et des contes populaires, de Chrétien de Troyes à Charles Perrault, Eugène Green redécouvre le Cinéma en tant que mode d’expression et lui insuffle une nouvelle jeunesse.

À la fois épuré et d’une grande liberté de ton, Le monde vivant laisse le langage développer la pleine mesure de son pouvoir d’objectivation et, à travers la diction blanche et résolument neutre des acteurs, il s’affranchit de tout a priori trompeur. Ainsi le spectateur peut-il découvrir un lion sous la toison d’un labrador ou voir une cotte de mailles en lieu et place d’une simple chemise. La parole devient donc cette force divine qui libère l’essence de toute chose du paraître qui les emprisonne. Elle nous fait découvrir une réalité que nous ne soupçonnions même pas.

Très loin de ce qui pourrait être du théâtre filmé, poseur et intellectualisant, le film se déroule sur un ton proche de la comédie que les anachronismes voulus ne font que renforcer. Mais plutôt que d’anachronisme, il conviendrait mieux de parler d’intemporalité. Car le film se conjugue au présent, celui qui combine à la fois son passé et son devenir pour le rendre vivant, voire immortel.

Révélateur de l’imaginaire et du pouvoir d’abstraction de tout un chacun, ce monde vivant garde les pieds sur terre et la tête dans les nuages. La caméra alterne ainsi la captation du tangible et de l’immatériel, du concret et de l’imagé. Discrète autant que complice, elle prend part à cet exercice langagier avec beaucoup de malice et d’à propos. Aucun plan ne manque, aucun n’est superflu. Et s’il elle nous montre ce qu’elle veut bien dévoiler, c’est aussi – et surtout – pour nous parler de ce qu’elle occulte sciemment.

Avec ce film à la fois humble et ambitieux, Eugène Green ouvre grandes les portes de la liberté créatrice et laisse augurer un futur rayonnant pour l’histoire du Septième Art.

Michaël Avenia

Ascenseur pour l’échafaud

Louis MALLE : « Ascenseur pour l’échafaud »

(France, 1957)

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Premier long-métrage de fiction de Louis Malle en qualité de réalisateur, Ascenseur pour l’échafaud restera sans doute l’une de ses œuvres les plus marquantes. Si le film est indissociable de la musique composée pour l’occasion par Miles Davis, ce n’est là qu’une des composantes de son succès.

S’inspirant très largement du film noir américain, le réalisateur dépasse clairement les limites inhérentes au genre et profite de cette première occasion pour se livrer à un réel exercice de style. Même s’il ne s’est jamais revendiqué cinéaste de la Nouvelle Vague, son long-métrage est sans doute l’un de ceux qui ont initié le mouvement ; en effet, les ingrédients qui feront son succès (tournage en extérieur, caméra portée…) sont ici bien présents. Très loin du polar français classique, cette fiction s’installe comme une lente et froide abstraction sur les thèmes de l’égarement et de la solitude que les choix esthétiques du réalisateur illustrent parfaitement.

Louis Malle met en parallèle deux couples d’amants dont l’un ne se trouvera réuni que le temps d’un cliché. La fatalité semble être le seul dénominateur commun entre tous ces personnages qui tentent d’échapper à leur destin ou à leur solitude. En vain !

Les compositions picturales d’Henri Decae s’affichent comme le pendant visuel des contrastes évidents à cette dualité qui traverse le film ; celle entre les deux couples d’amants, l’un uni dans l’infortune, l’autre voué à ne jamais se croiser, celle entre Julien et Florence, le premier passant la majeure partie du film coincé dans la pénombre d’un ascenseur pendant que son amante déambule dans un Paris baigné d’une lumière aveuglante.

Ascenseur pour l’échafaud se définit comme la somme de différentes composantes poussées à la limite de la perfection ; de la musique lancinante de Miles Davis à la qualité de la photographie en passant par l’adaptation scénaristique – de Noël Calef, auteur du roman – sans oublier les acteurs au sommet de leur talent, chaque élément s’accorde pour donner au film cette atmosphère à la fois glacée et sensuelle qui a fait son succès.

Michaël Avenia

Premier long-métrage de fiction de Louis Malle en qualité de réalisateur, Ascenseur pour l’échafaud restera sans doute l’une de ses œuvres les plus marquantes. Si le film est indissociable de la musique composée pour l’occasion par Miles Davis, ce n’est là qu’une des composantes de son succès.

S’inspirant très largement du film noir américain, le réalisateur dépasse clairement les limites inhérentes au genre et profite de cette première occasion pour se livrer à un réel exercice de style. Même s’il ne s’est jamais revendiqué cinéaste de la Nouvelle Vague, son long-métrage est sans doute l’un de ceux qui ont initié le mouvement ; en effet, les ingrédients qui feront son succès (tournage en extérieur, caméra portée…) sont ici bien présents. Très loin du polar français classique, cette fiction s’installe comme une lente et froide abstraction sur les thèmes de l’égarement et de la solitude que les choix esthétiques du réalisateur illustrent parfaitement.

Louis Malle met en parallèle deux couples d’amants dont l’un ne se trouvera réuni que le temps d’un cliché. La fatalité semble être le seul dénominateur commun entre tous ces personnages qui tentent d’échapper à leur destin ou à leur solitude. En vain !

Les compositions picturales d’Henri Decae s’affichent comme le pendant visuel des contrastes évidents à cette dualité qui traverse le film ; celle entre les deux couples d’amants, l’un uni dans l’infortune, l’autre voué à ne jamais se croiser, celle entre Julien et Florence, le premier passant la majeure partie du film coincé dans la pénombre d’un ascenseur pendant que son amante déambule dans un Paris baigné d’une lumière aveuglante.

Ascenseur pour l’échafaud se définit comme la somme de différentes composantes poussées à la limite de la perfection ; de la musique lancinante de Miles Davis à la qualité de la photographie en passant par l’adaptation scénaristique – de Noël Calef, auteur du roman – sans oublier les acteurs au sommet de leur talent, chaque élément s’accorde pour donner au film cette atmosphère à la fois glacée et sensuelle qui a fait son succès.

Michaël Avenia

Les 2 raisons

BRÛLER, DISAIENT-ILS… ou LES RAISONS DE LA COLÈRE – DVD
Durée : 58′.
MAMA TANGO PRODUCTION, 2004.

LA RAISON DU PLUS FORT – DVD
Durée : 86′.
CENTRE VIDEO DE BRUXELLES,

2003.

Au Maroc, 70% des jeunes n’ont qu’un rêve, celui de prendre un hypothétique billet aller, destination l’Europe, avec espoir de non-retour. Ils n’ont qu’une envie: flamber leur vie, changer
d’horizon, quitter leur pays où il n’y a pas d’avenir (37% des jeunes sont sans emploi et 20% de la population vit avec moins d’un dollar par jour).
Soit ils embarquent dans des « pateras » et payent leur trajet 1500 euros (le salaire de toute une vie), soit ils essayent de se cacher dans des paquebots en partance pour la belle Europe, celle qui les fait rêver et où, pensent-ils, l’argent et le travail les attendront à bras ouverts. Hélas, ce n’est pas un bras qui les accueille mais plutôt une gifle et de cela, le documentaire Brûler, disaient-ils… ou Les raisons de la colère de Jawad Rhalib n’en parle guère. Il s’attache surtout à ceux qui restent, aux mères qui ont à la fois envie de les voir partir pour qu’ils puissent leur envoyer de l’argent mais qui ont peur qu’ils soient écrasés contre un remorqueur ou bien noyés en pleine mer. Et lorsqu’ils échouent, il y a la honte, le difficile retour à la case départ avec un séjour en prison.
Pourquoi partir ? Pourquoi ce périple ? Pour pouvoir avoir ce que nous avons et eux pas, une vie décente et un peu d’avenir, avoir ce à quoi chacun devrait avoir droit: une vie normale, avec plus d’un dollar par jour. Une fois sortis de prison, certains jurent par tous les dieux qu’ils ne recommenceront jamais plus, trop dégoûtés d’avoir été floués. D’autres essayeront encore et encore, gardant toujours un mince espoir.

Et tout cela pour arriver ici, dans nos « vertes » contrées. Mais une fois atteint le rivage tant convoité, ce sera la grosse désillusion. Car ici aussi l’injustice et la précarité sont monnaie courante avec, en sus, les préjugés. C’est le sujet du documentaire La raison du plus fort de Patric Jean. L’envie de tourner ce documentaire lui est venue suite au rapport sur la corrélation entre les immigrés et la délinquance, commandé par le ministre belge de la justice, Marc Verwilgen. Évidemment, ce rapport a maintes fois été cité et montré en exemple par les partis d’extrême droite (le Vlaamse Blok en premier).
Son constat amer ne se limite pas à la Belgique. Il ira aussi en France et dira « J’ai beau traverser l’Europe, passer de ville en ville, rien ne se ressemble et pourtant tout est pareil: les beaux quartiers, les cités ouvrières, les rues des immigrés jetés au loin près des usines et que l’on désigne comme des repères de bandits, de voleurs, de voyous. Et qui font le bonheur des journaux télévisés. »
Il n’y a pas de place dans nos belles cités pour les immigrés, ils seront relégués en seconde zone, loin de la vue des touristes. C’est le début de l’exclusion, mais celle-ci ne se résume pas au logement, elle s’étend aussi au monde des études, comme le résume bien Kamel d’Amiens : « À partir du moment où on accumule un certain nombre de personnes ensemble ayant des problèmes, on concentre tous les problèmes, on les met tous ensemble. C’est vrai que la misère liée à la précarité, à l’emploi, à la formation, la frustration de ne pas pouvoir consommer dans un pays où la consommation est en abondance etc., ça commence par la frustration, frustration qui conduit à l’angoisse, angoisse qui conduit à la dépression. La dépression peut conduire après, ou à se foutre une balle dans sa tête, ou extérioriser ça avec la violence, avec tout ce que tu peux. C’est toutes ces choses qui s’entremêlent et qui font que tout ça est concentré à un endroit précis, décentralisé. »
Mohamed lui, il cherche du travail et son constat sera lui aussi plein d’amertume : « Pour rechercher du travail, on dit souvent : il faut taper à dix portes, il y en a une qui va s’ouvrir. Nous qui sommes d’origine étrangère, il faut qu’on tape à vingt portes pour espérer qu’il y en ait une qui s’ouvre. Donc, j’ai souvent eu affaire à des patrons qui me disaient : Moi, je suis pas raciste mais j’ai peur que mes clients, quelques-uns de mes clients, eux, le soient et on risque de louper quelques contrats à cause de ça. Donc, excuse-moi, je peux pas t’embaucher. Pour aller chercher un emploi derrière ça, c’est pas évident, quoi. On a peur que ça se reproduise. Parce qu’on se dit, j’ai rien fait, merde, j’ai rien fait, c’est une injustice, quoi, pourquoi moi, quoi ? ».
Il sera beaucoup question de préjugés dans ce film. Le constat, lui, est affligeant. On ne donne pas sa chance à tout le monde, on ferme une usine et on ouvre une prison 500 mètres plus loin. Il nous parle de l’enfermement aussi bien social qu’urbain et carcéral. Des préjugés qui vont bon train, des cases dans lesquelles on met les gens, sans leur donner la possibilité d’en changer.

Ces deux documents sont d’une pertinence rare dans une société où le repli sur sa propre vie et le chacun pour soi dominent. Ils nous montrent sans fard la réalité des réfugiés, une réalité qui est parfois loin de notre regard.

Thierry Moutoy