Aubervilliers

Aubervilliers, 1945. La municipalité communiste au pouvoir commande un film à Eli Lotar (qui a travaillé avec Luis Bunuel et Jean Painlevé) et Jacques Prévert. Le but de ce film de propagande était de montrer l’état dans lequel l’ancienne municipalité a laissé la cité : un îlot insalubre, une ville épave, en ruine au sens propre comme au figuré, où l’espoir a fait place à la fatalité. «  Les gentils enfants d’Aubervilliers qui plongent la tête la première dans les eaux grasses de la misère où flottent les vieux morceaux de liège avec les pauvres vieux chats crevés  » comme le chante Germaine Monteiro sur une musique de Joseph Kosma.

Et pourtant ce film ne vire pas au pathétique , grâce à la magie visuelle de Lotar et au texte poétique de Prévert. Le ton est juste. Tellement juste que les images furent jugées trop nocives pour le nombreux public des week-ends. Le film fut retiré de la programmation le samedi et le dimanche, jour d’affluence familiale par excellence.

Ce fabuleux documentaire se termine par ces paroles «  ce monde qui doit absolument changer et qui finira bien par changer  ».

Aubervilliers, 2005. Après les incendies de plusieurs « appartements » (on devrait plutôt parler d’abri de fortune pour désigner un endroit où s’entassent des familles sans eau ni électricité), on reparle d’Aubervilliers et une fois de plus c’est le même constat malgré qu’un demi-siècle se soit écoulé. La seule différence, l’apparition de la couleur. Cela rend peut-être la vie moins noire. Mais qui se soucie de ces laissés-pour-compte de la société dite moderne ? Certainement pas Luc Besson occupé à tourner un film publicitaire ventant les mérites de la ville de Paris, candidate aux Jeux olympiques. Il ne reste que les journalistes en manque de sensationnel. Et maintenant, on montre les images le samedi et le dimanche en vitesse, sans s’attarder sur les personnes qui y vivent, sans même savoir ce qu’elles font, on nous les montre juste pour combler une minute entre la montée du pétrole et le sport, et demain on aura tout oublié. On nous montre la misère comme un nid de poule sur la route du progrès, ça gâche le paysage, mais il suffit seulement de s’en écarter pour éviter son contact et le lendemain on n’y pense même plus. Alors que le document Aubervilliers, lui, traverse les temps. On aurait voulu qu’il soit une œuvre majeure du documentaire de propagande et pas un triste rappel de la réalité ambiante.
Aubervilliers se trouve sur le troisième DVD de « Mon frère Jacques par Pierre Prévert « .DORIANE FILMS

Thierry Moutoy

Paradise lost

1996. Dans une petite bourgade paisible de l’Arkansas, un triple meurtre a été commis, les corps sans vie de trois jeunes garçons de huit ans ont été retrouvés mutilés, battus à mort. Tout de suite, la police pense à un rite satanique (alors qu’aucune preuve tangible ne le prouve). Trois adolescents aux mœurs peu ordinaires sont accusés. En effet tout est contre eux, et surtout contre Damien. Ce dernier est toujours vêtu de noir, écoute le groupe de hard-rock Metallica et, cerise sur le gâteau, il s’intéresse à l’occultisme. Il a tous les attributs pour tenir le rôle du méchant de service.
Après un interrogatoire de plus de trois heures (dont seulement trois quarts d’heure seront enregistrés par la police), un des trois jeunes suspects (avec un Q.I de 72) avoue avoir donné un coup de main et accuse ses deux amis d’avoir commis ce crime sordide.

Sont-ils réellement coupables ou bien sont-ils victimes de circonstances dans cette chasse aux sorcières ? La police ne va-t-elle pas vite en besogne pour trouver des prétendus coupables dans le seul but de faire taire les rumeurs d’incompétence qui pèsent sur eux suite à la disparition de plusieurs preuves importantes ?
Les deux réalisateurs de ce documentaire, Joe Berlinger et Bruce Sinofsky, vont suivre l’affaire de près à travers l’interview des parents des victimes, des accusés et de leur famille.
Ils sont aussi autorisés à filmer les audiences du procès jusqu’au verdict final. C’est là que se termine la première partie du documentaire.
Suite à la diffusion de ce documentaire sur la chaîne de télévision américaine HBO, un groupe de soutien vient au secours des trois suspects de West Memphis. Là commence la deuxième partie du documentaire tournée quatre ans après le premier volet. Mais cette fois-ci, l’équipe du tournage est persona non grata au sein du tribunal (certainement à cause de l’impact qu’a eu le premier film sur l’opinion publique).
Mais les faits majeurs ne vont pas se passer dans le tribunal mais en dehors où l’on assiste à un revirement de situation. En effet, le beau-père d’une des jeunes victimes est soupçonné à son tour d’avoir commis l’acte barbare, vu son comportement et ses mœurs plus que suspectes (schizophrène, kleptomane, mythomane et peut-être l’auteur de l’assassinat de sa femme). Quant à l ’avocat (bénévole) de la défense, il fait appel à un spécialiste du profilage de meurtrier qui lui va trouver des preuves qui pourraient innocenter les présumés coupables (ce dont la police locale fut incapable).

Ce document percutant ne laisse pas de marbre.
Il nous montre le fonctionnement et surtout le dysfonctionnement de la justice et la violation flagrante de l’article 11 des droits de l’homme (« Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées. »).
Il nous démontre que les a priori et les jugements à l’emporte-pièce vont bon train dans une population vindicative qui aura vite fait de trouver son mouton noir et de le mettre sur le ban des accusés sans autre forme de procès que la suspicion.
Après ce film, Joe Berlinger tournera le documentaire Metallica, Some Kind of Monster  (toujours en collaboration avec Bruce Sinofsky) puis le film Blair Witch-2 : le livre des ombres .

PARADISE LOST – THE CHILD MURDERS AT ROBIN HOOD HILLS – DVD ­ PARADISE LOST 2 – REVELATIONS – DVD –
VO AN st.FR. Durée :280′.
WARP, 1996-2000.

TI5301

Les 2 raisons

BRÛLER, DISAIENT-ILS… ou LES RAISONS DE LA COLÈRE – DVD
Durée : 58′.
MAMA TANGO PRODUCTION, 2004.

LA RAISON DU PLUS FORT – DVD
Durée : 86′.
CENTRE VIDEO DE BRUXELLES,

2003.

Au Maroc, 70% des jeunes n’ont qu’un rêve, celui de prendre un hypothétique billet aller, destination l’Europe, avec espoir de non-retour. Ils n’ont qu’une envie: flamber leur vie, changer
d’horizon, quitter leur pays où il n’y a pas d’avenir (37% des jeunes sont sans emploi et 20% de la population vit avec moins d’un dollar par jour).
Soit ils embarquent dans des « pateras » et payent leur trajet 1500 euros (le salaire de toute une vie), soit ils essayent de se cacher dans des paquebots en partance pour la belle Europe, celle qui les fait rêver et où, pensent-ils, l’argent et le travail les attendront à bras ouverts. Hélas, ce n’est pas un bras qui les accueille mais plutôt une gifle et de cela, le documentaire Brûler, disaient-ils… ou Les raisons de la colère de Jawad Rhalib n’en parle guère. Il s’attache surtout à ceux qui restent, aux mères qui ont à la fois envie de les voir partir pour qu’ils puissent leur envoyer de l’argent mais qui ont peur qu’ils soient écrasés contre un remorqueur ou bien noyés en pleine mer. Et lorsqu’ils échouent, il y a la honte, le difficile retour à la case départ avec un séjour en prison.
Pourquoi partir ? Pourquoi ce périple ? Pour pouvoir avoir ce que nous avons et eux pas, une vie décente et un peu d’avenir, avoir ce à quoi chacun devrait avoir droit: une vie normale, avec plus d’un dollar par jour. Une fois sortis de prison, certains jurent par tous les dieux qu’ils ne recommenceront jamais plus, trop dégoûtés d’avoir été floués. D’autres essayeront encore et encore, gardant toujours un mince espoir.

Et tout cela pour arriver ici, dans nos « vertes » contrées. Mais une fois atteint le rivage tant convoité, ce sera la grosse désillusion. Car ici aussi l’injustice et la précarité sont monnaie courante avec, en sus, les préjugés. C’est le sujet du documentaire La raison du plus fort de Patric Jean. L’envie de tourner ce documentaire lui est venue suite au rapport sur la corrélation entre les immigrés et la délinquance, commandé par le ministre belge de la justice, Marc Verwilgen. Évidemment, ce rapport a maintes fois été cité et montré en exemple par les partis d’extrême droite (le Vlaamse Blok en premier).
Son constat amer ne se limite pas à la Belgique. Il ira aussi en France et dira « J’ai beau traverser l’Europe, passer de ville en ville, rien ne se ressemble et pourtant tout est pareil: les beaux quartiers, les cités ouvrières, les rues des immigrés jetés au loin près des usines et que l’on désigne comme des repères de bandits, de voleurs, de voyous. Et qui font le bonheur des journaux télévisés. »
Il n’y a pas de place dans nos belles cités pour les immigrés, ils seront relégués en seconde zone, loin de la vue des touristes. C’est le début de l’exclusion, mais celle-ci ne se résume pas au logement, elle s’étend aussi au monde des études, comme le résume bien Kamel d’Amiens : « À partir du moment où on accumule un certain nombre de personnes ensemble ayant des problèmes, on concentre tous les problèmes, on les met tous ensemble. C’est vrai que la misère liée à la précarité, à l’emploi, à la formation, la frustration de ne pas pouvoir consommer dans un pays où la consommation est en abondance etc., ça commence par la frustration, frustration qui conduit à l’angoisse, angoisse qui conduit à la dépression. La dépression peut conduire après, ou à se foutre une balle dans sa tête, ou extérioriser ça avec la violence, avec tout ce que tu peux. C’est toutes ces choses qui s’entremêlent et qui font que tout ça est concentré à un endroit précis, décentralisé. »
Mohamed lui, il cherche du travail et son constat sera lui aussi plein d’amertume : « Pour rechercher du travail, on dit souvent : il faut taper à dix portes, il y en a une qui va s’ouvrir. Nous qui sommes d’origine étrangère, il faut qu’on tape à vingt portes pour espérer qu’il y en ait une qui s’ouvre. Donc, j’ai souvent eu affaire à des patrons qui me disaient : Moi, je suis pas raciste mais j’ai peur que mes clients, quelques-uns de mes clients, eux, le soient et on risque de louper quelques contrats à cause de ça. Donc, excuse-moi, je peux pas t’embaucher. Pour aller chercher un emploi derrière ça, c’est pas évident, quoi. On a peur que ça se reproduise. Parce qu’on se dit, j’ai rien fait, merde, j’ai rien fait, c’est une injustice, quoi, pourquoi moi, quoi ? ».
Il sera beaucoup question de préjugés dans ce film. Le constat, lui, est affligeant. On ne donne pas sa chance à tout le monde, on ferme une usine et on ouvre une prison 500 mètres plus loin. Il nous parle de l’enfermement aussi bien social qu’urbain et carcéral. Des préjugés qui vont bon train, des cases dans lesquelles on met les gens, sans leur donner la possibilité d’en changer.

Ces deux documents sont d’une pertinence rare dans une société où le repli sur sa propre vie et le chacun pour soi dominent. Ils nous montrent sans fard la réalité des réfugiés, une réalité qui est parfois loin de notre regard.

Thierry Moutoy

Capturing the Friedman

Le sujet initial de Capturing de Friedman était de suivre la journée du clown d’anniversaire le plus convoité de tout New-york. Mais le réalisateur sens que derrière ce destin il y a quelque chose, un non dit pèse lors des interviews, et puis la vérité éclate, le père (professeur d’informatique émérite qui donnent des cours chez lui) et le frère ont été accusé de pédophilie.

Bien que des doutes et des questions subsistent (pourquoi les enfants sont ils retourner prendre des cours de leur plein grès ? Pourquoi ne pas avoir révéler le calvaire qu’ils ont endurés avant que l’affaire n’éclate au grand jour ?)

 

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Le réalisateur à ouvert une boîte de Pandore. La famille à tenu un journal de bord visuel C’est à travers ces films de famille inédit, que Andrew Jarecki va faire son film. La force de ce document est de nous montrer la tempête, et les changements qu’elle effectue sur chacun. Plus rien ne sera comme avant, un rouage se déplace et ces toutes la machinerie qui s’emballe. Une véritable théorie du chaos, ou un éléments extérieur viens ravager l’intérieur. L’autre atout est de nous questionner sur notre rapport à l’image et aux souvenirs qu’elle peut véhiculer. Ici la caméra n’a pas un rôle de regardeur mais de salvateur. Le voyeurisme fait place à la psychanalyse de groupe. Comme le souligne le réalisateur « « le film traite de la nature insaisissable de la vérité. Comment nos souvenirs – les souvenirs de nos familles, de nos parents, les souvenirs des choses que nous avons faites ou cru devoir faire dans notre vie privée ou dans notre travail – évoluent avec le temps pour s’adapter à nos besoins ». Le film a reçu le Grand prix Festival de Sundance 2003, a été présente au Festival de Deauville 2003 et nommé en 2004 à l’oscar du meilleur documentaire.

CAPTURING THE FRIEDMANS

CAPTURING THE FRIEDMANS – DVD

DVD, en AN, st. FR, NL.
MK2, 2003.

Henri-François Imbert

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Henri-François Imbert est un cinéaste singulier qui lutte contre l’oubli.  Le moindre objet retrouvé, l’infime souvenir qui persiste dans sa mémoire attisera sa curiosité et sa soif de savoir qu’il étanchera en partant à la recherche des clefs qui ouvriront le coffre magique des mystères insondables des méandres de la mémoire.

Ce dvd regroupe ces 3 films réalisés entre 1996 et 2003. Ce triptyque se situe entre récits de voyages et carnets de bord.

Dans son premier film  « sur la plage de Belfast » Il part  à recherche des protagonistes d’un film oublié dans une caméra achetée en seconde main. Ce film montre une famille s’amusant sur une plage. De eux il ne sait absolument rien. Tel un Sherlock Holmes il cherchera des indices dans les images  du film. Il remuera ciel et terre  pour pouvoir rendre ces moments intimes  a ces propriétaires d’origine.

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Dans le deuxième film« Doulaye, une saison des pluies » il part au Mali à la recherche de Doulaye, un ami de son père, dont il garde un souvenir d’enfance. De cet étrange étranger  il dira au début du film « Je n’avais qu’un seul souvenir de Doulaye Danioko. Je devais avoir aux alentours de cinq ans, c’était probablement en 1971 ou 1972, à Châteauroux, où nous vivions avec mes parents…
Mon père m’avait raconté qu’un jour Doulaye avait tué un lion à la chasse. J’avais toujours imaginé que c’était une chasse à la lance et cette image de Doulaye, tuant un lion à coup de lance, m’avait beaucoup impressionné. J’étais fier de le connaître, d’être son ami. Et je rêvais que peut-être un jour Doulaye m’emmènerait à la chasse avec lui.
L’été dernier, je me suis rendu compte que cela faisait déjà vingt ans que Doulaye était parti et que depuis des années, j’attendais qu’il réapparaisse… ».

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Dans la dernière partie de son triptyque « No pasarán, album souvenir « tout démarre par une série de carte postal numérotée couleur sépia (dont aucune n’a été postée) retrouvée dans la maison de son arrière-grand-père qui habite près de la frontière espagnole.

Cette série montre des photos des premiers réfugiés Espagnole qui fuient le franquisme et demande asile en France en 1939.

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Il va essayer de retrouver les cartes manquantes, comme un jeu des 7 familles, tout en essayant de comprendre l’histoire de ces cartes.

No pasaran (ils ne passeront pas) cris de résistance des républicains est à prendre en double sens, ils ne passeront pas s’adresse au réfugiés Kurdes atterris à en France et qui veulent traverser la manche pour atterrir en Angleterre, terre promise.

Une fois toutes les pièces de ce puzzle assemblée elle nous montre une partie méconnue des prémices de la seconde guerre mondiale.

Ce n’est pas un hasard si ce jeune réalisateur bien singulier se retrouve en dvd dans la collection « le geste cinématographique » (dirigée par Patrick Leboutt), au même titre que Jean Rouch, tellement son approche de l’image est singulière et précieuse.

Mêlant diverses techniques de prises d’images (super 8, 35 mm, 16 mn et DV) sur lequel se juxtapose sa voix qui nous parle à la première personne,  comme si nous écoutions à travers la porte de son esprit ; ces films nous interpellent tout en étant personnel.  On se sent impliqué dans sa recherche dont on attend le dénouement  comme on attendrais le nom du meurtrier dans un bon polar.

Générosité et modestie, sont 2 qualités dont sont empreints les films d’Henri-Francois Imbert. Il nous touche nous intrigue, titille notre esprit. Sa quête ultime  est celle de tout homme à la recherche de son passé. c’est une reconstruction partagée.  Il rend sa recherche universelle et touchante.  Du cinéma poétique où chaque image à son importance et sa petite histoire.

Henri-François Imbert

Editions Montparnasse –  le geste cinématographique, coul; 1996-2003, 190’

TM

Façadisme, choucroute et démocratie

«Façadisme»: pratique architecturale consistant à intégrer une façade ancienne dans un bâtiment moderne. «Choucroute»: terme architectural, désigne une conservation patrimoniale, devenue anachronique, en cours de fermentation urbanistique. «Façadisme démocratique»: pratique politique consistant à intégrer un simulacre (un faux-semblant) démocratique dans un système qui ne l’est pas.

Et maintenant, voici les acteurs principaux de ce drame en 3 actes. Dans le rôle des victimes: les habitants du quartier Léopold et une certaine idée du débat démocratique. Dans le rôle des bourreaux: Guy Verhofstadt, Premier Ministre, Charles De Pauw, promoteur immobilier, Romano Prodi, Président de la Commission européenne, Georges Venet, ex-Directeur de la société Espace Léopold, Etienne Davignon, Président de la Société Générale de Belgique, Jean-Louis Thijs, ex-Secrétaire d’Etat à la Région de Bruxelles-Capitale, Joan Colom i Naval, Vice-Président du Parlement européen et Alain Radelet, administrateur-délégué de la société Espace Léopold. Une distribution sensationnelle!

Hôtels du sacrifice

Et maintenant, place au spectacle. Et quel spectacle!
L’histoire débute, il y a 20 ans, comme un conte de fée urbain: Bruxelles apprend qu’elle sera appelée à devenir la Capitale de l’Europe! Et c’est le paisible quartier Léopold qui a l’honneur d’être choisi pour devenir le centre névralgique de l’Union et accueillir les fonctionnaires européens qui en feront leur lieu de travail. Créé au 19e siècle dans un style néo-classique, le quartier Léopold fut conçu comme une oeuvre «civique», chargée d’exprimer la foi dans le progrès. Mais les habitants du quartier vont éprouver une solide crise de foi! Car pour pouvoir bâtir du neuf, il faut d’abord faire place neuve. Et c’est ainsi que tout un pan de Bruxelles sera sacrifié sur l’autel de l’urbanisme affairiste. Ce sacrifice commencera par l’expropriation -en urgence- des maisons de la rue Godecharle. Il faudra attendre 2006 pour voir quelque chose combler l’espace vide, désormais couvert d’hôtels et de logements haut de gamme à destination de locataires fortunés, cela va de soi.

Lorsqu’en 2002, l’Europe s’élargit, elle décide cette fois de jouer la transparence et de prendre en compte l’avis des habitants du quartier. Une table ronde sera organisée: nous vivons dans une démocratie, que diable!, l’Europe n’est pas la Chine!

Mais la concertation tourne vite au rapport de force : trois intervenants seulement pour les riverains et cinq petites minutes plus tard, les remarques et timides objections ont été escamotées et balayées avec les gravats du passé. Les riverains obtiendront bien entendu des dédommagements… avec l’argent du contribuable, c’est-à-dire le leur. On se rend compte que le poids d’un quidam est très léger, comparé à celui des mastodontes que sont les décideurs et les investisseurs.
Morale de ce conte de fée: tout un quartier, un espace de vie a été détruit, dérobé aux citoyens qui l’habitaient pour être transformé, à coups de tractopelles magiques, en un lieu aseptisé, surprotégé et tout à la gloire politique de l’Union européenne…

Manque d’espaces… de débats

Le réalisateur de «Façadisme, choucroute et démocratie», Gwenaël Breës, revient, avec un style percutant qui n’a rien à envier à celui de Michael Moore, sur cet épisode édifiant de l’histoire bruxelloise grâce à un minutieux travail de collecte de documents et d’images d’archives. C’est avec beaucoup de malice qu’il confronte, dans un montage incisif, les discours des hommes politiques avec la réalité du terrain. Il lève le voile sur le manque total d’intégration et de concertation entre les occupants de cette capricieuse forteresse géante de 370.000 m2 et les habitants du quartier où elle a été implantée. A cet égard, la moue presque dégoûtée avec laquelle Joan Colom i Naval, Vice-Président du Parlement européen, lorsque l’on aborde l’éventuelle hypothèse d’une ébauche de mixité sociale via la création d’un espace culturel, vaut son pesant de mépris. Gwenaël Breës stigmatise l’incurie des pouvoirs en présence, tant ceux de l’Union européenne que ceux de la commune d’Ixelles et de la Région de Bruxelles-Capitale.

Ce documentaire tente d’évoquer plus largement la manière dont des pouvoirs publics européens et locaux, ainsi que le secteur privé, envisagent des questions telles que celles de l’espace public, de l’architecture, de la sécurité, du rôle d’une capitale européenne, de la place de la culture ou encore celle du «citoyen». Et le moins que l’on puisse en dire, c’est que tout cela semble être le cadet de leurs soucis.

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FAÇADISME, CHOUCROUTE ET DÉMOCRATIE

Gwenaël BREËS

VO FR.
VOX – VIDEO ORGANISATION FOR X, 2002.

T.M